Un sujet précédent explorait la fonction de responsable RSE en PME-PMI avec des exemples d’entreprises et organisations ayant voulu impulser le développement durable à travers des postes et une personne. Aujourd’hui, pour observer le développement de la RSE dans le tissu des PME-PMI, nous donnons la parole à deux chefs d’entreprise, Daniel LUCIANI, PDG de l’agence ICOM et membre du Comité de pilotage Performance Globale du CJD et Guillaume DE BODARD, Directeur de Calix Conseil et président de la Commission Environnement et Développement Durable de la CPME. Ces deux compagnons de route du développement durable témoignent des freins ou avancées collectives de la RSE au sein des petites et moyennes entreprises.

« Mettre l’économie au service de l’Homme », l’état d’esprit du CJD

Le CJD a été pionnier auprès de nombreux dirigeants de PME-PMI pour faire connaître la RSE. Il fut l’une des premières organisations à promouvoir l’idée que le développement durable pouvait être un facteur de compétitivité et pouvait aussi constituer un réel atout économique. Pour convaincre les « Jeunes Dirigeants » d’aller sur ce terrain, le CJD a dès l’origine fait le pari de lier développement durable et performance économique autour du concept de Performance Globale. Cette démarche amorcée dans les années 1990, dans le prolongement du Sommet de la Terre de Rio, a commencé par être une charte à travers laquelle le CJD affirmait l’idée qu’une entreprise ne peut pas fonctionner en vase clos, sans tenir compte de son environnement, de ses parties prenantes externes et surtout « sans les femmes et les hommes qui la composent ».

Cette charte, signée par les chefs d’entreprise volontaires, était un engagement à respecter une ligne de conduite reflétant l’état d’esprit du CJD qui est notamment de « mettre l’économie au service de l’Homme ». Dans les années 2000, le CJD a souhaité des outils plus opérationnels permettant de piloter la démarche de développement durable dans l’entreprise. C’est ainsi qu’est né l’outil GPS (aujourd’hui renommé Performance Globale) proposant de faire son autodiagnostic en ligne. Plus tard, quand Daniel Luciani était Vice-Président du CJD, la volonté fut de faire converger l’approche de Performance Globale avec l’ISO 26 000 et également le Label Lucie pour permettre une cohérence. Au début des années 2010, le CJD a refait le site Internet dédié à la Performance Globale et en 2014, l’organisation a publié chez Eyrolles le « Carnet de bord du dirigeant responsable » qui reprend les 10 questions de la Performance Globale en les décodant et en les expliquant.

A travers ces outils, le CJD voulait montrer que la « performance » et la RSE étaient non seulement compatibles mais complètement convergents, y compris dans une PME, en promouvant une RSE intégrant l’économie au cœur de la stratégie de développement de l’entreprise.

Par la suite, en plus de ces différents instruments accessibles à tous, le CJD a incité les Jeunes Dirigeants à se challenger entre eux, entre pairs, dans le cadre des commissions Start et Jump qui les initient à la Performance Globale. Depuis 2008, le CJD estime que ce sont chaque année environ près de 500 jeunes dirigeants qui suivent une commission Start (année 1) et Jump (année 2), avec l’engagement de ces chefs d’entreprises à faire du développement durable un facteur de développement. A la question de savoir si les TPE-PME pourraient en masse s’engager sur le chemin de la RSE, Daniel Luciani répond : « La massification de la RSE, on en est encore assez loin, même si des signaux témoignent que les chefs d’entreprises sont de plus en plus sensibles et en questionnement sur le sujet. Mais nous contribuons à diffuser ces principes. Parmi les 2 500 Jeunes Dirigeants membres du CJD, au moins 1 000 d’entre eux suivent ou ont suivi une commission de travail où ils ont été confrontés et sensibilisés à la question de la performance globale et de la RSE. Dans notre réseau, cela fait aujourd’hui consensus : il n’est plus possible aujourd’hui de conduire une entreprise sans tenir compte de tous ces enjeux. »

Mais au-delà du cercle du CJD, Daniel Luciani perçoit nettement ces derniers temps une vraie évolution sur la RSE : « Depuis 3 ou 4 ans, j’observe que de plus en plus de PME ou même des TPE qui se questionnent sur leur responsabilité en tant qu’entreprise. Plusieurs m’ont interrogé pour savoir comment s’y prendre pour commencer. Pourquoi ce récent intérêt pour le développement durable et la RSE de la part de chefs d’entreprise qui hier ignoraient ces sujets ? Les déclencheurs peuvent varier. La motivation peut être individuelle, provoquée par exemple par l’adhésion à des valeurs humanistes et l’envie intime de faire quelque chose sur ces sujets. »

Sur les évolutions à venir, Daniel Luciani précise : « Aujourd’hui, concernant la RSE au sein des PME et TPE, je crois qu’on est bien au-delà du frémissement mais pas encore dans la massification. Il y a cependant eu de réels progrès. Entre les mises en place de plateforme RSE régionales, avec la réglementation qui vient distiller de la RSE en entreprise, avec d’autres initiatives locales (MEDEF, CCI), toutes ces dynamiques contribuent à irriguer le tissu économique et à convaincre petit à petit davantage de dirigeants de sauter le pas et de transformer leurs entreprises. C’est leur intérêt. N’oublions pas l’étude de la Banque de France, à laquelle le CJD a participé, qui montrait que le taux de mortalité des entreprises engagées dans des démarches RSE est bien plus faible que celles qui ne font rien dans le domaine. De même, la cotation des premières est globalement plus performante, d’environ 5 ou 6% que les secondes. On n’a pas encore prouvé par A + B le ROI de la RSE mais un faisceau d’indices tend néanmoins à montrer que la RSE est rentable. Au CJD, nous sommes convaincus que la RSE est un atout pour les entreprises françaises. »

« Les démarches sectorielles sont la voie à privilégier si l’on veut réellement massifier la RSE » Guillaume de Bodard, CPME

La CPME (anciennement CGPME) fut elle aussi pionnière pour faire progresser les petites et moyennes entreprises en matière de développement durable. Comme le précise Guillaume de Bodard, la CPME a toujours encouragé les approches sectorielles : « Au moment du Grenelle de l’Environnement, en 2008, la GGPME fut à l’origine de l’article 53 de la de la Loi Grenelle 1 précisant que l’Etat devait encourager le développement de labels RSE pour les TPE/PME. Ensuite, nous avons poussé cette initiative auprès du ministère de l’Ecologie et également ensuite au sein de la Plateforme RSE après sa création. Avec d’autres acteurs, dans le cadre de l’appel à candidature lancé en 2017 par la Plateforme RSE sur l’expérimentation de labels RSE sectoriels, nous avons continué à encourager cette logique sectorielle des dynamiques RSE. Nous pensons que l’essor de la RSE dans les PME et le développement en masse de ces orientations passera prioritairement par des démarches sectorielles. »

Guillaume de Bodard poursuit : « Si une grande fédération professionnelle s’engage en faveur de la RSE, cela provoquera plus facilement un effet d’entraînement, les entreprises affiliées se reconnaissant mieux dans ces « approches métier » de la RSE. Cela ne veut pas dire qu’il faut ignorer des démarches RSE territoriales, de même que des initiatives individuelles d’entreprises, mais par leur effet démultiplicateur, les démarches sectorielles sont selon moi la voie à privilégier si l’on veut réellement massifier la RSE. »

Sur la question de la mise en œuvre opérationnelle de la RSE dans la PME, selon Guillaume de Bodard, certains ingrédients sont à réunir : « Pour qu’une démarche RSE réussisse dans une PME, il faut obligatoirement une implication de la direction. Si le patron n’y croit pas, c’est voué à l’échec. Il faut donc soit qu’il ait lancé personnellement la dynamique, soit qu’il soutienne fortement un projet initié par ses salariés. Mais dans tous les cas, il faudra que ses équipes adhèrent et aussi que la RSE soit portée et pilotée par un opérationnel. Généralement, dans les PME, le projet sera mis en œuvre par la personne chargée de l’environnement ou des déchets, personne qui va à cette occasion se acquérir les compétences RSE. »

Il y a eu ces dernières années de vraies avancées, avec une plus grande conscientisation des chefs d’entreprise quant à l’intérêt de la RSE pour une PME ou une TPE. Mais Daniel Luciani et Guillaume de Bodard, qui œuvre depuis des années pour promouvoir le développement durable dans les PME, regrette que le processus soit aussi lent. Comment décider les PME de s’engager dans le développement durable ? Peut-être en convaincant les dirigeants que la RSE présente un intérêt économique.