Le 12 juin dernier, le C3D et son président Fabrice Bonnifet accueillaient à l’Hôtel de l’Industrie un expert reconnu de l’économie numérique, Gille Babinet, pour parler des impacts du numérique sur la responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Une quarantaine de membres du C3D étaient présents pour entendre Gilles Babinet et échanger avec lui. Retour sur cette soirée.

Gille Babinet est un « serial entrepreneur » français de 51 ans qui a fondé neuf sociétés dont Captain Dash, spécialisée dans l’analyse du big data. Il est aussi le « Digital champion » de la France auprès de la Commission Européenne et siège également au Conseil National du Numérique (dont il a été président en 2011).

Faisant le lien entre les transformations digitales et la RSE, Gilles Babinet aborde ce sujet sous un prisme macro-économique et aussi par rapport aux transformations du travail. Avec hauteur et pédagogie, il pointe certains effets positifs mais aussi négatifs de la digitalisation de l’économie.

Une approche macro-économique de la transformation digitale de l’économie et de ses effets sur le travail

Revenant sur toutes les évolutions et progrès qu’ont engendrés les deux premières révolutions industrielles et en premier lieu un enrichissement individuel phénoménal. Il y a moins de 300 ans, le revenu individuel n’était que de 300 à 400 dollars par an. Selon l’OCDE, on est en moyenne aujourd’hui à 40 000 dollars par an. Le revenu individuel a été multiplié par 100, grâce notamment à l’émergence de nouvelles techniques et leur diffusion.

Pendant les deux premières révolutions industrielles, les gains technologiques ont été considérables, avec l’essor du charbon, puis la machine à vapeur, puis l’électricité et le pétrole, les télécommunications, la chimie fine, toutes ces technologies supposant d’avoir un capital humain de plus grande qualité, avec des gens mieux éduqués, mieux formés et aptes à faire fonctionner ces outils. L’on a assisté à une amélioration générale de la situation de l’humanité grâce à l’économie et l’éducation.

La révolution digitale que l’on désigne souvent comme étant la troisième révolution industrielle vient cependant bouleverser les anciens modèles qui restaient très hiérarchiques. Elle vient complètement transformer le travail et en même temps apporte des gains de productivité jamais vus. Si l’on observe les entreprises digitales en les comparant aux entreprises traditionnelles, il y a des gains de productivité de l’ordre du facteur 5, 6 voire 7 comme l’a analysé l’OCDE.

Pour Gilles Babinet, l’on a assisté ces dernières années à l’émergence d’un nouveau modèle permis par le digital, le modèle « Plateformiste » qui bouleverse l’organisation du travail et la circulation de l’information. A propos de cette troisième révolution industrielle, il précise :

« Le modèle qui se construit avec cette mutation ne repose plus sur l’énergie mais essentiellement sur l’information. Ce qui est derrière toutes ces entreprises, c’est une logique de plateforme, avec des outils technologiques qui permettent de diffuser la data à des coûts très faibles dans l’organisation et à l’extérieur. Et cela s’accompagne aussi de ruptures managériales fortes avec des organisations très différentes de leurs prédécesseurs, avec des business models qui n’ont rien à voir avec ce qui existait auparavant. Des technologies très sophistiquées sont diffusées à des coûts marginaux, avec par exemple de l’intelligence artificielle qui devient accessible. Avec cette révolution, l’on est passé d’un modèle de management qui était très hiérarchique, très verticalisé à un modèle qui est très collaboratif, organisé en « mode projet » et axé autour de la plateforme qui occupe la place centrale ».

« La nouvelle révolution industrielle s’appuie d’abord sur l’information »

Mais cette révolution digitale pose aussi question et de nombreux économistes s’interrogent pour savoir pourquoi les gains de productivité, localisés dans ces entreprises digitales, ne sont pas davantage visibles en macro-économie.

Autre débat avec cette économie digitale, l’on va vers une grande période de stagnation ou si au contraire l’on va vers une phase de « singularité » et d’expansion économique. Deux écoles s’opposent à ce sujet. Robert Gordon dit que ce n’est pas une vraie révolution, qu’il s’agit seulement de réseaux sociaux qui servent surtout à procrastiner.

Selon lui, il est normal qu’il n’y ait pas de vrais gains de productivité car on ne peut pas mettre sur le même plan la gestion d’informations par rapport à la machine à vapeur ou des barrages hydroélectriques. Face à lui, Erik Brinjolfsen, et une autre école de penseurs, disent que cette transformation digitale ne s’est pas encore complètement accomplie. Mais lorsque cette révolution s’exprimera vraiment, les gains de productivité seront absolument colossaux et irrigueront l’ensemble de l’économie mondiale.

Le modèle plateformiste peut aussi être un facteur d’accroissement des inégalités

Dans ses approches, Gilles Babinet distingue aussi l’ancien modèle fordiste et le modèle plateformiste, beaucoup moins vertueux socialement et facteur d’inégalités croissantes, voire d’une paupérisation de certaines populations :

« Le modèle plateformiste est très différent de l’approche fordiste. L’idée est que l’on propose une plateforme qui va utiliser les compétences de « slashers » qui disposent de droits sociaux réduits. Typiquement, ce sont les conducteurs Uber. Puis, en poursuivant les gains de productivité, en automatisant l’intermédiation et en atteignant la « taille critique », les profits deviennent conséquents. La virtualisation des activités financières permet entre autres choses d’isoler les profits de la taxation, en centralisant les profits dans des places off-shore ou des territoires accueillants comme le Delaware ou les îles Caïman. Exactement ce que fait Google par exemple. Or, avec de tels montages, les systèmes sociaux ou les états ne parviennent plus à capter la valeur créée. Car, ce que l’on appelle parfois le « sandwich hollandais » est aussi une résultante du digital. En effet, cette capacité à extraire la valeur réalisée par les marchés financiers est devenu possible grâce à l’électronisation des marchés qui a permis de massifier et d’automatiser cette captation ».

La transformation digitale et le modèle plateformiste peuvent aussi avoir des effets néfastes en termes d’emplois, avec une précarisation des travailleurs devenus « slashers » et bénéficiant de moins de droits sociaux.

Transformation digitale, relocalisation industrielle et économie circulaire peuvent tout à fait se combiner

Mais bien que les perspectives ne soient pas forcément réjouissantes pour la France et l’Europe, la transformation digitale peut néanmoins avoir des effets positifs, comme par exemple la relocalisation qui de plus peut parfaitement bien se combiner avec les boucles de l’économie circulaire qui suppose de la proximité géographique.

Aujourd’hui, l’on constate qu’il est possible de relocaliser des activités à haute valeur ajoutée dans les territoires. C’est ce que l’on observe même dans certaines activités industrielles qu’il est aujourd’hui possible de relocaliser en Europe, car là où il y a 30 ans, il fallait des centaines de personnes et des investissements colossaux pour produire des pneus dans une usine, aujourd’hui, avec la robotisation et l’informatique, une telle usine ne nécessite plus que 50 personnes. Et dans certains pays, les enjeux sociaux sont devenus tellement importants, qu’en jouant sur les barrières douanières, des pays vont réussir à relocaliser de la valeur en relocalisant de l’industrie en s’appuyant sur la technologie.

Le monde tel que nous l’a décrit Gilles Babinet est à la fois fascinant, stimulant et inquiétant, car tous les effets de la digitalisation sont encore difficiles à prévoir et à annoncer avec certitude. Parmi les directrices et directeurs Développement Durable présents à cette soirée, cette présentation a soulevé différentes questions : Quel lien entre révolution digitale et transition énergétique ? Les consommateurs ne vont-il pas devenir plus puissants face aux marques grâce au numérique ? Quelles formes de régulation faut-il imaginer pour que la valeur et les fruits de la productivité soient mieux répartis dans la communauté ? Le e-learning et les MOOC ne pourraient-ils pas massivement diffuser le savoir et la connaissance dans le monde ? RSE et numérique, un débat qui est loin d’être clos et qui est d’ailleurs l’objet d’un groupe de travail piloté par Denis Guibard et ouvert aux membres du C3D intéressés par ces thématiques.