Si le rapprochement de la notion d’éthique et des acteurs économiques privés ne surprend plus personne aujourd’hui et fait sens, il n’en a pas toujours été de même par le passé. Peut-il y avoir une morale adossée à la recherche du profit dans une économie mondialisée ? Rattrapée par des événements planétaires, des scandales parfois et par une demande sociétale croissante, depuis près de 15 ans, nombre d’entreprises se sont outillées pour se doter de chartes éthiques et codes, de déontologues d’entreprises ou de dispositifs d’alerte permettant de prévenir ou de contrer des atteintes à des principes inaliénables qui s’imposent à tous les collaborateurs. Petit aperçu de ce sujet complexe et sensible à travers des témoignages et quelques exemples.

Historiquement, la notion d’éthique des affaires a pris de l’essor dans la seconde partie du XXème siècle et en simplifiant, deux approches se distinguent : l’approche d’inspiration anglo-saxonne, proche de la notion de « morale », ce sont les « business ethics ». La seconde approche qualifiée d’européenne se veut être une éthique plus pratique et positive, c’est la « Real Ethic » (voir : « Un regard sur l’éthique des affaires » par Corentin Kerhuel). Toutefois, la frontière entre les deux approches n’est pas si hermétique et les deux courants se sont développés parallèlement, les entreprises jonglant elles-mêmes entre impératifs réglementaires et démarches volontaire.

Quelques dates et scandales retentissants vont cependant forcer le monde de l’entreprise à s’interroger sur certaines de ses pratiques et sur la nécessité de trouver des garde-fous pour empêcher des dérives ou des activités susceptibles de mettre à mal à la fois l’image d’une société et son cours de bourse. De l’affaire Nike, en passant par le scandale Enron, jusqu’au Rana Plaza au Bengladesh, les exemples abondent pour montrer qu’il est aujourd’hui extrêmement risqué de ne pas prendre les devants en s’efforçant d’être proactif dans le domaine.

Les entreprises doivent aujourd’hui être proactives en matière d’éthique

Si l’on prend le cas du groupe La Poste par exemple, reconnu aujourd’hui comme un précurseur sur ces sujets, Patrice Widloecher, Déontologue du groupe La Poste explique pourquoi instaurer un comportement éthique dans l’entreprise devient aujourd’hui une évidence : « Avoir un comportement éthique dans son travail (…) aussi bien en interne qu’à l’externe, on le sait, ça renforce la confiance de tous. A commencer par celle de nos clients. Et puis, à l’heure de l’internet, des réseaux sociaux et des lanceurs d’alerte, où tout circule aujourd’hui à la vitesse de la lumière, un comportement non-éthique ne pourra rester caché très longtemps. Celui-ci peut parfois avoir de très lourdes conséquences. Regardez ce qui est arrivé à Volkswagen où l’affaire des logiciels truqués a eu un effet désastreux. Cela va lui coûter plusieurs dizaines de milliards d’euros, sans compter la perte de réputation que, dans ce genre d’affaire, on a toujours du mal à retrouver, voire, parfois, on ne la retrouve plus. L’énormité du coût du scandale Volkswagen est une bonne mesure de ce que peuvent valoir des comportements non-éthiques dans le travail. » (extrait de « Petit précis d’éthique illustré – Millésime 2016 » – Pôle éthique et déontologie du groupe La Poste).

Mais de façon pratique, les entreprises elles-mêmes ont fait le constat de cette nécessité d’une éthique des affaires, à travers les règles de déontologie, ou encore, les chartes éthiques que l’on retrouve dans un certain nombre d’entreprises. Depuis les années 80, de nombreuses grandes entreprises se sont d’ailleurs dotées de « Compliance Officers », directeurs d’éthique, déontologues et autres fonctions. Dominique Lamoureux, Directeur Éthique et Responsabilité d’Entreprise de Thales et président du Cercle d’Ethique des Affaires, explique cet essor : « Les questions liées à l’éthique et la conformité jouent un rôle croissant dans la gouvernance des entreprises. Elles contribuent non seulement à la sécurité juridique et à la gestion des risques mais occupent dorénavant une place stratégique en matière de compétitivité internationale. Elles s’inscrivent toutefois dans un environnement complexe et incertain, bouleversé par les nouvelles technologies de l’information, de la communication et par les demandes des citoyens exprimant avec force une exigence accrue d’éthique mais aussi de sens. »

L’éthique et la conformité occupent dorénavant une place stratégique en matière de compétitivité internationale

Outre les démarches volontaires, la loi Sapin II du 9 décembre 2016 relative à la lutte anti-corruption, celle sur le devoir de vigilance du 27 mars 2017, ainsi que la directive européenne relative au reporting extra-financier, toutes ces nouvelles contraintes réglementaires exercent un pression croissante sur les entreprises en les forçant à plus d’éthique et de transparence, à adopter des plans (plan de prévention de la corruption et plan de vigilance) dans leurs pratiques, dans les informations qu’elles publient et vis-à-vis de leurs parties prenantes.

Mais quel que soit le format de texte retenu, l’organisation ou la fonction mettant en œuvre ces politiques éthiques, cela procède toujours d’un choix au plus haut niveau de l’entreprise et se traduit par un coût. L’éthique est un investissement et cela peut aussi être perçu comme une contrainte supplémentaires que l’ entreprise va librement s’infliger. Mais à contrario, quel est le coût d’une controverse quand une entreprise est accusée d’avoir eu un comportement non-éthique ? Il peut être exorbitant et des exemples récents montrent que ces risques peuvent coûter cher à des entreprises. Arnaud Van Waeyenberge, professeur de droit à HEC Paris, précise : « Les entreprises ont compris qu’elles ne pouvaient plus, en toute impunité, se contenter de simples déclarations non suivies d’effets. (…) Car les sanctions les pires viennent du marché : les entreprises craignent souvent bien plus le risque sur leur réputation que les amendes pécuniaires ou les dommages et intérêts à verser au consommateur lésé. Celles qui ne respectent pas leur code de conduite peuvent en effet voir leurs ventes diminuer, leur cours de bourse chuter et les liens tissés avec les parties prenantes remis en cause. »

Les entreprises ne peuvent plus se contenter de simples déclarations éthiques

On le comprend chaque jour un peu plus : le manque d’éthique est un risque pour l’entreprise et inversement, de meilleures pratiques sont sur le long terme créatrices de valeur et tout simplement profitables, bonnes pour le business. Emmanuel Lulin, directeur général de l’Ethique de L’Oréal, premier Européen à avoir reçu en 2016 le prix Carol R. Marshall Award for Innovation in Corporate Ethics, ne dit pas autre chose quand il indique : Un programme éthique « permet de renforcer la confiance des collaborateurs en interne, mais aussi celle de nos parties prenantes en externe. Il est fondé sur quatre valeurs : intégrité, respect, transparence et courage. J’insiste d’ailleurs sur cette dernière notion. Avoir un comportement éthique, penser aux finalités et aux conséquences de ce que l’on fait, réfléchir à plus long terme que les résultats trimestriels, nécessitent dans le monde d’aujourd’hui du courage. Nous pensons que les entreprises qui ont une bonne culture d’intégrité et d’éthique valent significativement plus que les entreprises qui n’en ont pas. Un bon indicateur prédictif de la pérennité d’une entreprise est la qualité de sa culture d’intégrité. »

Pour aller plus loin et avoir des exemples de chartes éthiques, codes de conduite des affaires et autres pages thématiques dédiées à l’éthique et la RSE, voici une sélection de documents et pages web émanant d’entreprises membres du C3D : Groupe AFD, Alstom, Alten, Groupe Arkema, Groupe Bouygues / Colas, Groupe Carrefour, Club Méditerranée, Groupe Crédit Agricole, Groupe Dalkia, Groupe EDF, Groupe Egis, Groupe Enedis, Foncière des Régions, Groupe Française des Jeux, Groupe Generali, GRDF, Groupe La Poste, Groupe Lagardere, Groupe Legrand, Groupe Michelin, Groupe Nexans, Groupe Nexity, Groupe Pierre & Vacances-Center Parcs, Groupe Sanofi, Groupe SEB, Groupe SNCF, Groupe Société Générale, Groupe Sain Gobain, Groupe Schneider Electric, Groupe Suez, Groupe Technicolor, Groupe TF1, Groupe Transdev, Groupe Vallourec, Groupe Vinci, Groupe Vivendi.