La fonction de directeur développement durable est apparue relativement récemment dans les organigrammes des entreprises, comparativement aux autres directions fonctionnelles. C’est à partir du milieu des années 2000 concomitamment avec le renforcement des exigences réglementaires du reporting extra-financier que la fonction s’est généralisée essentiellement dans les grandes entreprises. Ce sont les « parties prenantes » dites non contractuelles, dont notamment les organisations non gouvernementales, qui ont exercé le plus de pression sur les pouvoirs publics pour réclamer plus de transparence de la part des entreprises dans les conditions de réalisation des produits et des services. Ces dernières ont dès lors été progressivement contraintes à : répondre à des questionnaires, publier des rapports et des indicateurs dans des domaines qui commencent seulement et timidement aujourd’hui à être pris en compte par les censeurs dans l’appréciation de la performance, au-delà de la seule bottom lineéconomique. Ces domaines qui couvrent le champ de la responsabilité sociétale (RSE) intègrent essentiellement les composantes sociales et environnementales.

Mais la conformité à la hard&soft law ne garantit en rien la pérennité d’une organisation. Le principe de réalité est en train de rattraper les utopistes de la croissance infinie dans un monde fini en ressources. Ce principe de réalité s’appuie avant tout sur des lois physiques. Pour faire du business dans quelque secteur que ce soit, il faut bien sûr des individus mais aussi des matières premières, de l’énergie pour les transformer avec le plus souvent de la chimie et des moteurs ! Et la (sur)exploitation des ressources depuis le début de l’ère industrielle produit des effets collatéraux que nous connaissons sous les termes de : changement climatique, déforestation, déplétion des réserves halieutiques, érosion de la biodiversité, pollution de l’air, de l’eau, des sols….

Notre métrique de la richesse créée ne prend d’ailleurs pas en compte ce que les experts de l’écologie appellent les externalités négatives. Le PIB n’est-il pas justement l’art de compter ce que l’on gagne mais jamais ce que l’on doit…à la nature ? Alors ce modèle de développement est-il durable ? La réponse est non et nous le savions bien avant l’accord de Paris pendant la COP21. A force de renoncement, d’absence de lucidité et de courage d’agir, de mécanismes de gouvernance inadaptés à la prise en compte du long terme….il reste en gros moins d’une génération à l’humanité pour inverser une trajectoire suicidaire.

En d’autres termes, nous devons réinventer un mode développement et de croissance compatible avec la restauration des écosystèmes et permettre à ceux qui n’ont rien d’accéder à un minimum de confort matériel. Nous devons en même temps poursuivre un développement global qui a permis de multiplier par 2 notre espérance de vie depuis les 100 dernières années ! Et pour que ce mode de développement que nous qualifierons de plus responsable, soit pérenne et surtout accepté, il convient qu’il soit désirable. En effet, le développement durable, pour être attractif, doit se combiner avec le meilleur de nos avancées sociales et rétablir l’équité dans le partage de la valeur.

Alors, revenons au rôle du directeur développement durable (DDD). Sa mission aujourd’hui est clairement d’accompagner l’entreprise dans une dynamique de changement qui doit conduire à faire des affaires autrement. La quadrature du cercle peut être résolue à condition d’harmoniser plusieurs facteurs. Le premier concerne le leadership. Le DDD est un agent de la transition et pour cela il doit susciter de l’enthousiasme partout autour de lui car les solutions existent. Il convient avant tout de donner envie de les utiliser sans stigmatiser pour autant les solutions encore opérantes, car « la roue va devoir être changée en roulant ! ».

L’innovation incrémentale ne suffira pas pour relever les enjeux de la RSE auxquels nous faisons face. Le second facteur concerne donc le management de l’innovation et particulièrement l’innovation de rupture. Le DDD doit, en collaboration avec toutes les parties prenantes clés dans et hors de l’entreprise, favoriser l’émergence de modèles économiques qui permettent de tendre vers le modèle de l’entreprise contributive. C’est-à-dire l’entreprise qui arrive à produire plus de ressources primaires qu’elle n’en a besoin pour le bon fonctionnement de ses processus. L’économie circulaire associée à l’économie de la fonctionnalité constitue un des piliers de ces nouveaux modèles économiques qui s’opposent à l’économie linéaire génératrice de gaspillage.

Le troisième facteur concerne le pilotage de la transition. « On ne fait pas mûrir une tomate avec un chalumeau », nous savons que si tout le monde est pour le progrès, le changement est honni. Pour le DDD, piloter la transition, c’est travailler avec bienveillance avec toutes les fonctions de l’entreprise afin que les enjeux les plus significatifs fassent l’objet d’actions d’amélioration prioritaires supportées par des objectifs mesurables et quantifiables. C’est dans ce domaine que la RSE, l’excellence opérationnelle et l’audit se rencontrent. L’amélioration continue des processus ne se décrète pas et en absence de méthodes formelles, il est illusoire de ne compter que sur le bon sens et l’intuition pour générer des progrès durables significatifs. Or nous savons que ces méthodes, pour être efficientes, requièrent une posture managériale encore rarement déployée dans les organisations complexes. Cette posture consiste à privilégier la confiance par rapport au contrôle, à considérer le client comme seul juge de la valeur créée, à responsabiliser les collaborateurs en les laissant libre du « comment » faire les choses, dès lors qu’ils ont compris « pourquoi » et « pour qui » les réaliser.

Dans ce contexte, l’un des rôles de l’audit interne est de vérifier pour le compte de la DG que le développement durable est parfaitement intégré à la stratégie de l’entreprise. Pour cela les audits doivent s’assurer que les indicateurs extra-financiers sont aptes à mettre en lumière les véritables risques auxquels s’expose l’entreprise en cas d’inefficacité ou d’insuffisance dans les moyens qu’elle consacre à ses plans d’action. En effet, ignorer les conséquences financières des effets futurs probables d’un prix progressif du carbone, d’un accès limité à une ou plusieurs ressources clés, d’un boycott de l’entreprise du fait de pratiques non éthiques avec les fournisseurs par exemple….va de plus en plus constituer un manquement grave de la part des entreprises non suffisamment conscientes de leur responsabilité sociétale et annihiler la confiance de leurs investisseurs.

Par la force des choses, la mission d’un DDD est transverse. Son rôle est avant tout d’animer, de piloter des projets de transformation multi acteurs, de participer à l’intégration de tous les reporting afin de mettre en lumière l’interdépendance des facteurs, d’expliquer les mégatendances , de susciter des nouvelles pratiques plus responsables et de représenter l’entreprise auprès des parties prenantes dans le but notamment de renforcer l’image. En aucun cas, il ne doit se substituer aux fonctions classiques, mais le DDD doit constamment rappeler que les règles du jeu des affaires changent à une vitesse phénoménale, que les mutations sociétales et sociologiques sont irréversibles, que la transformation numérique n’est pas une option mais un moyen pour faire mieux, plus vite, moins cher et concerne toutes les activités, que la montée en puissance des aspirations humanistes des générations Y et Z représente une chance formidable pour lancer le chantier de la reconfiguration des pratiques de management.

En conclusion, il est nécessaire de rappeler que l’objectif premier de l’entreprise n’est pas de gagner de l’argent mais de durer….et que pour durer l’entreprise doit impérativement faire des profits ! Le cash flow est la respiration de l’entreprise mais ce n’est pas une fin en soi, la finalité est de tendre vers la vision, car c’est elle qui apporte le sens aux collaborateurs et leur permet de rester engagés. Pas plus que nous ne vivons pour respirer, la respiration reste néanmoins indispensable à la vie. Ainsi, l’entreprise ne peut pas vivre sans l’argent qui lui permet d’investir et de rémunérer ses collaborateurs et ses actionnaires.

Le développement durable rétablit simplement l’ordre des priorités. Pendant des décennies, les ressources humaines et les matières premières, à commencer par l’énergie, ont été seulement considérées comme des moyens pour faire des affaires, aujourd’hui ce sont des préalables et cela change tout dans notre regard sur le monde !

Article paru dans la revue de l’IFACI en septembre 2016.