Faisant suite au récent tour d’horizon de différents tiers lieux et espaces de coworking, autour des approches du groupe Bouygues (Nextdoor), de Makesense (Sensespace), du groupe Generali (le BeeoTop) et de Nexity (Blue Office), nous donnons aujourd’hui la parole à deux directeurs développement durable, membres du C3D, connaissant bien le sujet du coworking et de ces nouveaux espaces de collaboration : Jean-Marc GANCILLE, Directeur de la transition écologique à DARWIN et Philippe KUNTER, Directeur du Développement Durable et de la RSE chez Bpifrance. A partir des expériences et initiatives de leurs propres organisations, ils nous livrent leurs « regards croisés » sur ces espaces hybrides, ces tiers lieux qui renouvellent ou réinventent nos façons de travailler.

Bien que l’expérience bordelaise DARWIN et les différents outils, lieux et dynamiques créés par Bpifrance soient très différents, ces approches ont cependant un point commun. Plus que de simples lieux physiques où entrepreneurs, porteurs de projet, consultants ou travailleurs indépendant peuvent se rencontrer, ce sont réellement des « écosystèmes » qui ont été développés, des systèmes complexes conçus pour favoriser les synergies, la collaboration, permettre des effets d’entraînement et des possibilités de coopérations nouvelles.

DARWIN : plus que proposer du coworking, amener du sens

Précurseur du coworking en France, Jean-Marc Gancille revient sur la création de DARWIN qui a permis de défricher bien des sentiers nouveaux à l’époque, et encore aujourd’hui :

« DARWIN écosystème fut un pionnier du coworking et de ces nouveaux espaces de travail où la mutualisation est la règle. DARWIN, qui a déjà 5 années d’existence, s’est d’abord créé sur des convictions fortes, avec le désir d’inventer un lieu hybride qui n’existait pas encore. Nous avions aussi envie d’expérimenter une autre façon de vivre la ville, pour la réinventer, se l’approprier, en irriguant l’endroit d’activités nouvelles, porteuses de sens, tout en proposant de nouvelles façons de travailler et coopérer. Dans l’esprit des fondateurs, DARWIN devait être un lieu mixte, associant entreprises et associations, un lieu ouvert sur l’extérieur, par nature transversal et devant permettre des articulations et coopérations entre acteurs et « fonctions », entre esprit entrepreneurial et intérêt général, croisant business et engagement ».

« Et pour parvenir à cela, nous avons commencé par ce que nous savions faire le mieux : proposer des services aux entreprises et des espaces de bureau fonctionnels et conviviaux, en y intégrant la dimension coworking. Rapidement, nous avons associé à ces espaces tertiaires d’autres entités : un restaurant, une épicerie, un skatepark et très vite aussi, nous avons accueillis plusieurs associations. Aujourd’hui, nous hébergeons 40 associations, une brasserie a vu le jour ainsi que d’autres restaurants et nous organisons toutes sortes d’événements sur les 4 hectares du site. DARWIN héberge aujourd’hui 300 personnes morales, ce qui fait près de 600 personnes qui y travaillent, même si toutes ne sont pas présentes chaque jour. Actuellement, la partie coworking n’est qu’une partie des activités de DARWIN, mais elle est fortement connectée et interdépendante de tout le reste de l’écosystème. La location d’espaces de bureau et lieux de coworking est d’ailleurs la partie la plus rentable, ce qui nous a permis d’être plus rapidement viable et assure une stabilité à l’ensemble. C’est le socle qui nous permet de développer à côté des activités moins rémunératrices, ce qui est une des particularités de DARWIN. D’ailleurs, nos clients, les chefs d’entreprises, leurs collaborateurs, les indépendants ou les slashers, viennent à DARWIN pour trouver bien plus que de simples espaces de bureau. Ils choisissent généralement DARWIN certes pour toutes les propositions de services et activités, mais beaucoup aussi parce qu’ils y trouveront de l’expertise partagée, des compétences à demeure, des dynamiques auxquelles ils vont s’arrimer, à titre professionnel ou même personnel, pour enrichir leur quotidien. »

Partage, échange et convivialité : les marques de fabrique de DARWIN et Bpifrance

Jean-Marc Gancille revient sur ces aspects qui font du site bordelais et de cet écosystème un endroit vraiment pas comme les autres :

« On ne vient pas à DARWIN par hasard. Dans une même journée, un architecte hébergé à DARWIN va pouvoir commencer sa journée par une course en aviron sur la Garonne au club nautique, participer ensuite à un réunion de travail au café bio, faire du skate dans l’espace dédié entre midi et deux, plancher tout l’après-midi avec d’autres professionnels hébergés à DARWIN pour répondre ensemble à un appel d’offre, en fin d’après-midi participer à un chantier d’accueil de réfugiés et le soir, écouter un concert ou prendre une bière avec des amis à la brasserie voisine. Au-delà de l’anecdote, parce que l’écosystème DARWIN rassemble différents professionnels de l’urbanisme, de l’environnement, de la communication, des paysagistes, différents corps de métier, avec forcément des liens de confiance qui se créent grâce à noter animation et aussi la gouvernance particulière du lieu, tout cet ensemble, cette atmosphère est particulièrement propice aux coopérations thématiques ou transversales, en créant de nouvelles opportunités autour de projets servant la résilience urbaine. La plupart du temps, les gens se rencontrent spontanément et travaillent directement ensemble. D’autres fois, c’est à nous de provoquer les occasions de rencontre pour susciter l’échange. »

De rencontres, il en est encore question à propos du Hub de Bpifrance, qui est d’abord un lieu physique mais aussi bien plus que cela grâce au digital. Philippe Kunter revient sur ce qui est devenu une sorte d’emblème de Bpifrance, avec cette capacité à accompagner, entraîner et « booster » les créateurs d’entreprises ou futures pépites de l’économie française :

« Parmi tous les projets impulsés par Bpifrance au sein de la direction de l’innovation, le Hub du boulevard Hausmann a notamment pour mission de promouvoir et valoriser des start-ups prometteuses. Le Hub est un espace premium dédié aux jeunes entreprises, avec un open-space de 1000 m2 pouvant accueillir une dizaine de sociétés. Les entreprises BtoB ou BtoC accueillies au Hub sont au stade du développement commercial, en France et à l’étranger, sélectionnées sur leur capacité à devenir des leaders mondiaux, dans tous les secteurs de l’innovation, du digital à la biotech, en passant par le cleantech, medtech ou encore dans les matériaux innovants. Les sociétés de Bpifrance Le Hub reçoivent un accompagnement sur-mesure sur une période s’étendant de 6 à 18 mois, selon les objectifs fixés à l’entrée. L’équipe du Hub Start-up propose aux start-ups un accompagnement quotidien, autour de 3 axes structurants : business development, visibilité et animation de la communauté. Le Hub, c’est aussi un service de mises en en relation qualifiées d’ETI et grands groupes avec des start-up et PME innovantes. Bpifrance leur propose de faciliter leur recherche de partenariats R&D, commerciaux ou d’acquisitions stratégiques grâce à une offre de référencement et de sourcing qualifié de start-up innovantes. Ainsi, depuis 2015, plus d’une centaine de start-ups ont été mises en relation avec des grands groupes ou ETI. »

La fonction d’accélérateur de start-ups dans l’ADN de Bpifrance

« Le Hub est le lieu privilégié pour ces rencontres et permet une infusion entre des jeunes pousses prometteuses et des entreprises plus matures à la recherche d’innovations. Après une année 2015 de lancement, le Hub s’est réinventé en 2016 en « accélérateur » d’une quarantaine de start-ups ambitionnant le « scale-up ». L’exercice continue en 2017 avec un nouvel appel à candidatures, avec toujours cette émulation qui permet à des start-ups françaises de prendre leur envol et de se développer plus rapidement. Le Hub de Bpifrance, s’incarne dans un lieu physique, au 4ème étage de l’immeuble du boulevard Hausmann à Paris, permettant de nouvelles façons de travailler et d’échanger. Le Hub est aussi un espace modulable, qui peut se transformer en amphithéâtre pour des présentations, des pitch d’entreprises. Le lieu est original, autour d’un concept convivial, moderne et qui favorise la créativité et interactions entre participants. »

Les 4 000 entreprises du réseau Excellence de Bpifrance ont quant à elles à leur disposition le Lounge, également Boulevard Haussmann, espace de 90 m² disponible pour leurs évènements et présentations. Sur le premier trimestre 2017, 77 évènements y ont été programmés pour une fréquentation de près de 2 300 personnes. A cela s’ajoute la possibilité pour les entreprises de ce réseau d’utiliser 6 salles au 4ème étage, au « Business center » de capacité de 4 à 10 personnes. Sur le premier trimestre 2017, 591 réunions se sont tenues avec un taux d’occupation de 90%.

Philippe Kunter complète : « Par ailleurs, nous encourageons les nouvelles façons de travailler et de coopérations entre entrepreneurs, créateurs d’entreprises et PME, ETI à travers un autre programme : Welcome by Bpifrance. Welcome est né de l’initiative locale Breizh Lab, créée en Bretagne par Frédéric Lescure, dirigeant de l’entreprise Socomore. Le principe est le suivant : des PME et ETI proposent gratuitement à des startups des espaces de travail, des laboratoires, des outils industriels, au sein de leurs locaux et France et partout dans le monde. Véritable succès (près de 50 startups et 20 ETI candidates dès la première année), la plateforme de mise en relation entre entrepreneurs est aujourd’hui portée par Bpifrance avec l’initiative Welcome. Intérêt du dispositif ? Pour la PME ou l’ETI, c’est introduire « l’esprit startup » dans ses locaux. C’est une opportunité de rencontres à valeur ajoutée, et une manière de participer sur son territoire à l’irrigation de l’innovation. L’entreprise accueillante peut ainsi se nourrir des innovations, des idées, de l’énergie créatrice portée par la start-up hébergée. Pour la startup, c’est la possibilité de s’implanter gratuitement en France et dans le monde entier dans les locaux d’une PME ou ETI. C’est aussi bénéficier de son expérience, de ses process industriels et de ses connexions business. Dans ce dispositif, Bpifrance se pose en tiers de confiance pour faciliter la connexion entre entrepreneurs qui ont en commun l’envie de partager leurs points de vue d’entrepreneurs innovants. On résume souvent Welcome par la formule suivante : c’est un échange de mètres carré contre des neurones ! »

Le coworking : une nécessité de renouveler les manières de travailler

On le constate, à travers les exemples de DARWIN ou les services et facilités proposés par Bpifrance, avec des coopérations spontanées ou provoquées et des déclinaisons variables de coworking, les approches peuvent être radicalement différentes. Mais chaque cas illustre cette nécessité de renouveler les manières de travailler. Toutes ces expériences sont le reflet d’une époque en mutation où de nouveaux modèles s’expérimentent, accompagnant les métamorphoses du monde du travail et les transitions en cours.

Jean-Marc Gancille commente le fort développement des tiers lieux avec l’explosion d’offres nouvelles : « Les offres de tiers lieux et de coworking proposées par des promoteurs ou des grands groupes, cela correspond bien à des besoins nouveaux, aux attentes de nouvelles générations de professionnels. Dans un marché du travail de plus en plus précarisé, les indépendants notamment, de plus en plus nombreux, ont besoin de ces lieux ouverts où le matériel est mutualisé et où ils pourront rencontrer d’autres professionnels, pour tisser des liens, envisager des collaborations. Par contre, attention à ne pas faire des usines à travailleurs indépendants, avec des services au rabais et aucune considération. La question qui peut se poser est de savoir si dans ces nouveaux tiers lieux à vocation commerciale, des dynamiques collectives parviendront à se développer. D’expérience, je sais que favoriser les coopérations demande un énorme travail d’animation, un fort investissement et que cela ne se décrète pas. Et pourtant, c’est ce qui peut apporter le « plus » qui fera que les gens y resteront parce qu’ils s’y sentiront bienCar en fin de compte, à DARWIN, on loue bien plus que simplement des mètres carré. C’est aussi un état d’esprit que l’on propose et ce « supplément d’âme » qui va faire toute la différence, en faire des lieux d’exception comme DARWIN. Dans tous les cas, ce que je trouve positif dans ces différentes offres, qu’elles soient commerciales, comme Nextdoor ou Blue office, ou plus engagées d’un point de vue sociétal comme le BeeoTop de Generali, c’est la logique de mutualisation, de partage de surfaces, d’équipements, des consommations d’énergie. Tout cela va dans le bon sens d’un point de vue environnemental et c’est une esquisse en modèle réduit de ce que devront être les villes durables de demain, où l’on devra faire aussi bien ou même mieux, avec moins de ressources et moins d’espace. DARWIN, qui se veut un laboratoire des transitions, a justement ouvert la voie sur tous ces sujets. Chacun pourra s’en inspirer . »

A son tour, Philippe Kunter analyse le phénomène : « Tous ces nouveaux lieux de travail comme les tiers lieux, les espaces de coworking, ce que nous inventons et développons au sein de Bpifrance ou ce que d’autres entreprises proposent comme solutions intelligentes, tout cela permet de revisiter les modes de travail, de permettre des interactions nouvelles entre acteurs économiques, le tout pour atteindre une véritable efficacité business. Ces lieux physiques, ces occasions de rencontres sont une façon pour des entreprises en croissance d’être plus agiles, plus véloces mais surtout encore plus rapides dans les interconnexions et l’échange. Il y a plusieurs leviers très puissants pour booster les entreprises de demain, la digitalisation, la RSE et l’internationalisation. Des écosystèmes inspirants, comme des espaces de coworking bien pensés, des « Hub » stimulants ou des incubateurs, tous ces lieux peuvent permettre d’aguerrir ces entreprises en devenir, les rendre plus robustes, plus conquérantes et par voie de conséquence plus performantes. C’est une nécessité. Car derrière le développement et la pérennisation de ces entreprises d’avenir, il y a aussi de vrais sujets : les impacts sociaux et sociétaux des activités économiques de demain, avec des enjeux forts en termes d’emplois en France et de retombées d’activités. »

La France est une championne de l’innovation, du numérique, comme on l’a vu au dernier CES de Lac Vegas où la deuxième délégation la mieux représentée était… celle de la France. C’est cette France qui avance, qui innove, qui invente qu’il faut encourager, accompagner, en faisant tout pour garder en France des pépites ou d’éventuelles « licornes », tout en aidant à leur internationalisation. Ces nouveaux espaces de travail qui encouragent l’échange, l’innovation, vont dans le bon sens et incarnent cette France qui innove et qui gagne.