En généralisant, on peut dire que les entreprises, et plus particulièrement les industries, entretiennent des relations complexes avec la nature. Prélevant des ressources naturelles, minérales, des hydrocarbures dans les milieux naturels, ces acteurs économiques ont longtemps été considérés comme des « prédateurs » puisant dans le milieu naturel les matières premières indispensables à leurs activités. Le poids croissant des opinions publiques, le militantisme des ONG, les chocs successifs de catastrophes écologiques emblématiques mais aussi une prise de conscience du pouvoir politique et des états, ont conduit à une modification du rapport entre entreprise et nature.

Certes, l’implication des entreprises sur ces thématiques varie selon les impacts des activités sur les milieux naturels, selon l’historique des organisations, selon l’engagement personnel et la volonté des dirigeants, mais le fait est qu’aujourd’hui, dans les projets d’aménagements, d’implantation industrielle menés en Europe, les entreprises vont rechercher le consensus avec les populations impactées, vont mener les études d’impacts préalables pour évaluer les dommages potentiels à l’environnement et cherchent de plus en plus à coopérer avec des ONG environnementales…

Mais à côté de stratégies biodiversité d’entreprises parfois très élaborées, la nature peut aussi rentrer dans l’entreprise à travers des actions en apparence plus modestes mais utiles et emblématiques d’une appropriation croissante de ces thématiques par les acteurs économiques. Nous vous présentons ci-dessous trois exemples d’initiatives d’entreprises qui ont su faire pénétrer la nature en leur cœur.

Au siège du groupe Mobivia, les tondeuses sont 100% écologiques

Le groupe Mobivia, via la fondation Norauto, soutient depuis des années l’association Humanité et Biodiversité créée par Hubert Reeves. Quand cette association a lancé le projet des « Oasis Nature », le groupe Mobivia s’est porté candidat pour créer l’un de ces espaces à son siège social à Lesquin près de Lille.

Qu’est-ce qu’une Oasis Nature ? Cela peut être « un jardin, un parc ou un domaine, mais aussi un balcon ou une terrasse, où la nature est respectée, peut se développer ». Pour cette démarche, le groupe Mobivia a tout d’abord signé la charte« Oasis Nature » et s’est engagé à gérer les espaces verts de son siège de manière respectueuse de l’environnement, pour en faire un lieu propice à l’épanouissement de la biodiversité.

Cela s’est traduit par de nouvelles pratiques d’entretien de ses jardins, grâce à l’accompagnement technique d’Humanité et Biodiversité, afin de privilégier certains essences, pour y installer des nichoirs à oiseaux ou bien instituer une gestion écologique du site, en recourant par exemple, pour la tonte des pelouses, à des moutons et des chèvres. Menée avec l’entreprise Ecozoone, pionnière de l’écopâturage urbain, cette expérience insolite est également un divertissement pour les collaborateurs du siège, qui apprécient ce véritable « poumon vert » en milieu urbain.

S’inscrire dans « Oasis Nature » reste un véritable engagement, car une entreprise adhérente se doit d’en respecter scrupuleusement le cahier des charges et se soumettre à des inspections régulières afin de pouvoir conserver le label et avoir la possibilité de valoriser la démarche. Cinq années après avoir créé cet « Oasis Nature », le groupe Mobivia peut se réjouir de cette initiative car les résultats sont là. Bien que le site soit situé en pleine zone d’activité, l’« Oasis Nature » de Mobivia porte bien son nom puisque la biodiversité s’y développe, parfois même au-delà des espérances de départ.

En 2015, plusieurs couples de goélands cendré nicheur (espère rare puisque seule une trentaine de couples seulement nichent en France) ont été repéré sur le site. Alain Naessens, administrateur d’Humanité et Biodiversité qui contrôle le site se réjouit de ce qui s’apparente à une renaturation : « A Lesquin, en plein CRT (Centre Régional de Transport), à proximité immédiate de la ligne TGV, la Biodiversité s’invite et nous surprend ! ». Une autre fois, c’est un lérot qui a été retrouvé dans un nichoir, et régulièrement, de nouvelles espèces viennent nicher, preuve de l’hospitalité du site pour la faune locale.

Une ruche sur le toit ? Les entreprises disent « oui ! »

En zones urbaines, l’installation de ruches sur le toit de bâtiments d’entreprises est justement une autre façon de favoriser la biodiversité grâce à la pollinisation de ces insectes pourtant malmenés ces derniers temps. Dalkia par exemple, a installé 4 ruches sur le site de la chaufferie urbaine SCEVIA à Saint-Chamond dans l’agglomération de Saint-Etienne et 3 ruches sur son site Résonor, centrale de production de chaleur du réseau lillois.

Mais le groupe Dalkia n’est pas le seul à s’être engagé dans une telle action. L’implantation de ruches d’entreprises a connu un véritable engouement ces dernières années. Le bureau d’étude spécialisé Mugo par exemple a installé plus de 350 ruches d’entreprises, notamment chez de nombreuses organisations membres du C3D : 24 ruches au siège de JCDecaux, 12 ruches dans différents parcs d’activité du groupe Icade, 4 ruches sur le site EDF-Cetac (Val de Marne), 4 ruches au siège de La Française à Paris, 3 ruches au siège de BNP Parisbas Real Estate dans les Hauts-de-Seine, 1 ruche pour Renault au technocentre de Guyancourt. Cette liste n’est pas exhaustive et mériterait d’être complétée tant les exemples abondent.

Précurseur en matière de ruches d’entreprise, le groupe SNCF utilise depuis des années ses gares urbaines pour installer des ruches et accueillir des abeilles en permettant l’amélioration de la biodiversité urbaine locale. L’on connait bien entendu les ruches sur le toit de la gare Montparnasse, mais aussi les ruches de la gare d’Austerlitz dont la première récolte effectuée en 2015 a permis de faire une distribution de miel aux voyageurs (1 850 pots pour une production de 100 kg).

Mais il n’y a pas que les gares parisiennes qui se sont converties à l’apiculture urbaine. Des initiatives comparables ont vu le jour ailleurs, à la gare de Limoges par exemple ou bien sur des tronçons d’anciennes lignes inexploitée, notamment dans la Creuse avec une convention de 5 ans signée avec un apiculteur local pour préserver une zone florifère et un écosystème local.

Les ruches ne sont, pour le groupe SNCF, qu’une partie de sa stratégie biodiversité globale. La gestion raisonnée de la végétation, l’éco-pâturage, la réduction de l’usage des produits phytosanitaires, la création de biocorridors… sont autant de thématiques d’action du groupe montrant son implication sur ces sujets. Cet intérêt du groupe SNCF pour développer des approches alternatives et permettre une meilleure biodiversité sur ses sites passe aussi par un partage des connaissances avec des entreprises exposées aux mêmes défis et contraintes, au sein du Club Infrastructures Linéaires et Biodiversité ou bien avec des ONG et acteurs associatifs.

Evergreen, un campus nature au cœur de la ville, emblématique de la « banque verte »

Troisième exemple de la façon dont une entreprise peut, au sens propre comme au sens figuré, faire rentrer dans son quotidien la nature, le cas du nouveau siège du groupe Crédit Agricole à Montrouge. Le Campus Evergreen, qui accueille plus de 9 000 collaborateurs du groupe bancaire, s’étale sur huit hectares dont la moitié a été préservée pour l’immense jardin à l’ambiance japonaise qui est au centre du site. Pour les collaborateurs de la banque, ce fut une petite révolution, car historiquement, le siège du Crédit Agricole était depuis des décennies localisé dans une tour du quartier Montparnasse à Paris. De plus, la holding était géographiquement séparée de ses filiales disséminées un peu partout en région parisienne.

D’un point de vue organisationnel, le nouveau siège de Montrouge avait d’abord vocation à centraliser sur un seul site tous ces collaborateurs. Et d’un point de vue architectural, outre que les nouveaux bâtiments répondent au label HQE, il s’agissait de proposer une organisation spatiale permettant d’accompagner le changement des méthodes de travail et de management, en passant de la verticalité d’une tour à l’horizontalité d’un campus ouvert favorisant de nouvelles formes de coopération. Autour de la cafétéria dessinée par l’architecte Renzo Piano dans les années 1980, des espaces verts préexistaient mais c’est aujourd’hui un jardin de 4 hectares, agrémenté de bassins et de pièces d’eau figurant le parcours sinueux d’une rivière et surtout d’une végétation luxuriante qui constitue une véritable ilot de verdure au cœur de Montrouge. Pour la transformation du site, un appel d’offres international avait été lancé auprès des plus grands paysagistes de la planète afin de mettre encore plus en valeur les espaces verts existants.

Dorénavant, quatre espaces de nature et lieux de convivialité se conjuguent pour de nouvelles façons de travailler. Véritable épicentre du campus, la terrasse de la cafétéria et les zones de verdure alentour sont des lieux propices aux échanges entre salariés, pour des moments de convivialité, pour la pause déjeuner ou même pour du travail en extérieur en solo, l’ensemble du site disposant d’une couverture wifi. Cela est devenu un lieu de vie et dès que le soleil pointe, des groupes de constituent.

Dans cet immense espace vert, ce sont près 90 espèces végétales différentes qui ont été recensées et protégées. Et parce que certaines parties du jardin sont isolées et non accessibles au public, de nombreux oiseaux y trouvent refuge, dont des dizaines de canards, puisque ce parc urbain est aussi une zone humide propice aux palmipèdes. Lorsque l’on traverse le jardin pour rejoindre un bâtiment, il n’est pas rare de voir une canne suivie de ses cannetons croiser votre route. Passée la surprise, cette immersion dans une nature reconstituée est rafraichissante et détonne avec l’image que l’on peut se faire d’un siège social bancaire. Plus étonnant encore, parce que les espaces verts d’Evergreen sont accueillants pour les oiseaux aquatiques, l’on peut aussi y voir des échassiers, des hérons notamment qui viennent chasser. Romain Hamard, Responsable Communication et Grands Projets, qui était en charge de la communication sur le site lors du premier déménagement en 2010-2011 précise d’ailleurs : « Nous n’imaginions pas que la présence d’animaux aurait autant d’impact sur les équipes ».

L’éco-campus Evergreen et ses espaces de nature constituent aussi pour le groupe Crédit Agricole une véritable vitrine des savoir-faire de sa filiale Crédit Agricole immobilier, car en plus des espaces verts, ce sont de nombreuses innovations dans la distribution des bâtiments, les parties communes ou l’organisation spatiale qui a été repensée et optimisée pour permettre aux 9 000 collaborateurs de travailler au même endroit en toute fluidité.

En février 2017, Stanislas Pottier, Directeur développement durable du Crédit Agricole SA accueillait les membres du C3D sur le campus Evergreen pour la première réunion du groupe de travail « Consommation responsable ». Tous les membres du C3D ont été surpris par la beauté du site, sa quiétude, l’aspect naturel de ce jardin urbain qui offre, en plein Montrouge, un havre de sérénité et une bouffée d’air pur et de verdure aux citadins (trop) pressés.

A travers ces trois exemples, des entreprises montrent que parallèlement à des actions d’envergure, qui doivent être menées à l’échelle mondiale, de préservation de la biodiversité et de protection des océans, des espaces naturels et des espèces menacées, il est aussi possible de mener des actions locales, qui permettent de recréer de la nature, notamment en zone urbaine. C’est aussi un bon moyen de sensibiliser les collaborateurs et d’en faire les relais d’une stratégie biodiversité globale.